Devons-nous décider de la manière dont les autres doivent mourir ?

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Je réagis ici à un écrit d’André Comte-Sponville paru dans le Temps vendredi 17 avril. Si je peux souscrire à plusieurs de ses propos, et en partie à celui-ci : « La finitude, l’échec et les obstacles font partie de la condition humaine. Tant que nous n’aurons pas accepté la mort, nous serons affolés à chaque épidémie. Et pourquoi tant de compassion geignarde autour du Covid-19, et pas pour la guerre en Syrie, la tragédie des migrants ou les neuf millions d’humains (dont trois millions d’enfants) qui meurent de malnutrition ? C’est moralement et psychologiquement insupportable. »

La prise de conscience de notre mortalité devrait en effet nous permettre d’avoir un autre regard sur la vie et sur la mort. Pour autant, le fait de ne pas apporter l’attention nécessaire aux drames que vivent les migrants, les victimes des guerres et de la faim, suffit-elle à considérer que nous faisons preuve de « compassion geignarde » ?

En disant « Laissez-nous mourir comme nous voulons ! » il s’attaque au « sanitairement correct ». Cela me semble un peu égocentrique, car la question est à mon sens plutôt de savoir si c’est à nous de décider de la manière dont les autres doivent mourir ! Nous serons probablement à fin avril, selon les décomptes officiels, à près de 200'000 morts dans le monde. Sans les mesures prises, il faudrait probablement multiplier ce chiffre par 4 ou par 5 ! Et nous ne sommes qu’au début des ravages de cette pandémie dont personne ne sait aujourd’hui combien de temps elle va durer.

A ce sujet les comparaisons faites par certains avec des pandémies précédentes sont aussi questionnables. D’abord parce que justement, avant de vouloir faire de telles parallèles morbides, il vaudrait mieux attendre d’avoir trouvé les moyens de vaincre ce virus. Ensuite parce que 50, 70 ou 100 ans après les dernières pandémies, il est heureux de voir qu’il y a eu une certaine prise de conscience de la valeur et de la dignité de la vie humaine, que des moyens ont été trouvés pour tenter de préserver des vies, pour limiter les drames humains, sociaux et économiques que le « laisser aller » et le « laisser faire » peuvent causer. D’autant plus que ce sont les personnes en situations les plus précaires qui sont les plus directement menacées.  

Bien entendu il va falloir sortir du confinement et apprendre à vivre encore pas mal de temps avec la présence de ce virus. Mais il faudra le faire en restant conscients de sa dangerosité et en continuant à prendre des mesures pour limiter les risques, pour nous peut-être, pour les autres certainement. Il faudra le faire en repensant notre manière de concevoir notre développement économique, écologique et social. Si, comme le dit André Comte-Sponville, nous ne voulons par faire peser sur les épaules et les porte-monnaie des générations futures le coût de nos inconséquences, ce n’est pas en recommençant comme avant, voire plus vite qu’avant, et sans tirer les conséquences de ce qui nous arrive que nous pourrons leur épargner le prix à payer !

Je rejoins le philosophe dans sa conclusion par rapport à cette pandémie : « Ceux qui croient qu’elle ne changera rien se trompent. Ceux qui croient qu’elle changera tout se trompent aussi ! » La question est de savoir ce que nous allons choisir de changer et quelles priorités vont s’imposer par rapport aux défis qui sont devant nous. Mais aussi qui va décider, sur la base de quelles informations et de quelles urgences économiques, climatiques, sanitaires, etc. ?

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