04/05/2009

La crise, une chance : exégèse d’un nouveau lieu commun

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Il est de bon ton d’affirmer aujourd’hui que la crise, malgré les inconvénients qu’elle engendre, est une chance qui pourrait ouvrir sur de nouvelles perspectives. Cela me paraît être un des nouveaux lieux communs à ajouter à la liste de ceux recensés par l’essayiste Jacques Ellul dans son ouvrage publié en 1966 et dont il disait : « Chaque société produit ses lieux communs, mais comme un corps vivant produit ses excréments ! ».

Pour faire valoir la crise comme chance, les intellectuels de notre temps s’appuient le plus souvent sur l’idéogramme chinois du mot « crise » qui, paraît-il, a le double sens de « danger » et de « chance ». Mais cela me semble occulter les aspects les plus importants de la crise : ses causes, ses effets et le cycle dont elle fait partie et qui risque fort de se reproduire si un certain nombre de fondements du modèle ne sont pas changés.


La crise fait partie d’un ensemble cyclique s’appuyant sur les concepts de progrès, de croissance et d’accaparement ou d’accumulation. A un moment ou à un autre, pour une raison ou pour une autre, les limites de la phase ascendantes sont atteintes et il faut alors une crise pour permettre au modèle de se reproduire. Le drame, c’est que la crise fait de nombreuses victimes, majoritairement chez les plus pauvres, dans les groupes les plus précarisés et cela durablement.

Mais finalement, la crise ne suscite aucun changement en profondeur, car la foi dans le progrès sans limite demeure. Les constats établis ou les bonnes résolutions prises pendant la crise sont vite oubliés lorsque la consommation et la croissance reprennent. Et tant pis pour celles et ceux qui ont été laissés au bord du chemin ! Lors de la crise pétrolière des années 70, que n’a-t-on pas entendu sur la nécessité de modifier nos habitudes, de développer les énergies renouvelables, de construire différemment pour économiser, etc. Tout cela est resté lettre morte et très peu de choses ont été investies en trente ans pour permettre des changements significatifs.

Au contraire, nous avons vu se développer une « économie virtuelle de casino » qui a relancé de plus belle la recherche d’une maximisation des profits sans lien avec les besoins réels et déconnectés de toute réflexion sur le « bien commun », développant de nouvelles précarités chez nous et dans notre univers mondialisé.

Affirmer que la crise est une chance, c’est détourner l’attention et nous faire oublier qu’elle est avant tout le résultat de l’échec d’un modèle. C’est nous faire patienter jusqu’au moment où le modèle-idole pourra redémarrer pour quelques années grâce à quelques aménagement superficiels. C’est anesthésier la réflexion et l’action que le constat de faillite devrait nous amener à faire ou à entreprendre.

Car pour aller dans le sens d’un véritable développement équilibré et durable, avec ses composantes économiques, sociales et environnementales, il faut trouver un autre modèle. Il nous faut remplacer la foi au progrès, où la fin justifie les moyens, par l’inscription de nos entreprises dans un processus de création responsable. Il nous faut remplacer la motivation de l’accumulation, par celle de la juste redistribution permettant à chacune et à chacun de trouver une place dans un projet de société qui met l’humain au centre. Dans une perspective biblique, ce modèle était soutenu par le sabbat, l’année sabbatique et l’année jubilaire. Une manière de reconnaître des limites et des solidarités indispensables. Plutôt que de subir des crises destructrices, ces limites étaient inscrites dans une véritable croissance personnelle et communautaire. Et elles constituaient une véritable chance de participer de manière constructive à la création d’un monde. Pourquoi ne pas nous en inspirer pour les vrais changements que nous sommes appelés à inventer aujourd’hui ?

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