18/09/2008

l'aigle et la clé

Voici un conte que j'ai écrit il y a quelques années pour une célébration de la Restauration que je présidais à la Cathédrale St-Pierre. Il dit d'une manière imagée ce que j'epère du processus que devrait vivre la Constituante. Permettre de dépasser nos peurs pour redécouvrir une nouvelle vision du vivre ensemble à Genève.

Il était une fois un aigle majestueux au pennage noir luisant qui tournoyait à longueur de journées sur les cimes les plus élevées de la planète. Il aimait se laisser porter par les vents pour découvrir le monde de très haut. Un jour cependant, il lui prit l’idée d’aller faire quelques vols planés à plus basse altitude.

 

C’est ainsi qu’il dénicha un coin de pays semblable à un grand jardin avec un lac où il prit plaisir à se mirer. Se laissant glisser à la surface des eaux, il parvint aux abords d’une ville construite autour d’une rade magnifique.

 

Il survola les toits de la cité afin d’y chercher un lieu où se poser après son long voyage. Il trouva un perchoir approprié sur l’une des tours de la cathédrale. Malheureusement, il y fut accueilli par une bourrasque de vent froid ! Lui qui était pourtant habitué à la fraîcheur des grands espaces alpins se mit à grelotter.

 

Cherchant désespérément un lieu mieux abrité, il constata que toutes les portes des maisons de la ville étaient fermées. C’est alors qu’il aperçut un homme déambuler dans les rues du bourg avec un énorme trousseau de clé à la main. L’aigle noir n’hésita pas longtemps. Il prit son envol et, après un piqué étourdissant, il arracha le trousseau de la main de l’homme ébahi et alla se poser quelques rues plus loin.

 

Contemplant les nombreuses clés ainsi subtilisées, il lui paru toutefois difficile de résoudre l’équation lui permettant de trouver la bonne clé pour la bonne serrure avant que la nuit fut tombée.

 

Tout à coup, son regard fut attiré par une clé beaucoup plus ancienne et à première vue moins tarabiscotée que les autres. Il se demanda ce que cette clé peut bien ouvrir. Alors, pour tenter d’y voir plus clair, il reprit les airs. Après quelques coups d’ailes, il aperçu, illuminé par le soleil couchant, un petit verger en forme de cœur.

 

Gentiment il  alla se poser à proximité du portail de ce jardin. A n’en pas douter, la forme de la serrure correspondait à celle de la clé mystérieuse. Une fois entré dans le verger, il remarqua une maisonnette de laquelle il s’approcha prudemment. La porte en était bien sûr fermée, mais elle n’avait pas de serrure. Une grande planche avait été clouée devant la porte pour empêcher quiconque d’en sortir.

 

A l’aide de son solide bec, il parvint à arracher les clous et à  enlever la planche qui barrait l’accès de la demeure. A l’intérieur, il découvrit un homme encore jeune qui semblait à l’agonie. Il s’empressa d’aller ramasser quelques fruits épars sous les arbres et les lui apporta pour qu’il se restaure et qu’il se désaltère.

 

Lorsque l’homme eu repris quelques forces, l’aigle lui demanda :

 

-   Qui es-tu et pourquoi es-tu ainsi enfermé ?

 

- Je suis le serrurier de cette ville, répondit-il d’une voix encore très faible. Mes concitoyens m’ont fait mettre de solides verrous à leurs portes, car ils voulaient être certains que personne ne vienne les déranger. Ils ont tellement peur des autres, connus ou inconnus, qu’ils se sont ensuite tous enfermés dans leurs logis. Un habitant a été chargé de garder les clés et de veiller à ce que personne ne puisse plus ni y entrer, ni en sortir. Et moi, par crainte que je ne les trahisse, ils ont aussi barricadé la porte de mon atelier ! Mais voilà, ils n’ont pas pensé qu’on ne peut pas survivre très longtemps tout seul. Tous les habitants doivent maintenant se trouver dans le même état que moi. Ils vont tous mourir si personne ne vient les libérer !

 

- Vite, mon ami, prend le trousseau que tu as apporté , dit le serrurier à l’aigle noir. Ce sont les clés de toutes les maisons de la ville. Je n’ai plus assez de force pour le porter.

 

Sans plus se faire prier l’aigle saisit le lourd anneau dans ses griffes acérées. En pleine nuit, il partit avec le serrurier sillonner les rues de la ville. Il virevoltait agilement au-dessus de la tête de l’artisan et à chaque porte il lui tendait le trousseau. Le serrurier eut vite fait de trouver la clé qui lui permettait de crocheter la serrure. N’est-ce pas lui qui avait fabriqué l’une et l’autre ?

 

Alors, les gens de la ville, titubants et pâles sortirent de leurs maisons. Très vites des larmes coulèrent sur leurs joues. Des larmes de reconnaissance, car beaucoup ne savaient plus comment s’en sortir. Ils étaient devenus esclaves de leurs peurs. Et les moyens qu’ils croyaient s’être donnés pour les apaiser, les avaient conduits dans le gouffre du désespoir.

 

Le lendemain de cette nuit mémorable, le vent froid s’était apaisé et le soleil brillait de ses plus beaux feux. Les portes, mais aussi les volets et les fenêtres de la ville étaient ouvertes. Et il y eut une grande fête pendant toute la journée.

 

A la veillée les gens des quartiers s’invitaient les uns chez les autres, ils mettaient en commun ce qui leur restait de victuailles et ils découvraient la joie de l’accueil et du partage.

 

C’est pour ce souvenir de cet événement que les habitants décidèrent de mettre sur leur drapeau un aigle et une clé. Afin que leurs descendants ne se laissent pas à leur tour emporter par leurs peurs et gardent leurs cœurs et leurs portes ouvertes.

 

Maurice Gardiol

 

Les commentaires sont fermés.